Depuis plusieurs jours, Harlequin se retrouve au centre d’une controverse autour de l’usage de l’intelligence artificielle dans la traduction de ses romans. À l’origine de cette polémique, un communiqué de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et du collectif En chair et en os, dénonçant une bascule progressive vers des traductions automatisées, notamment via la société Fluent Planet. Face à ces accusations, l’éditeur nous a fait parvenir une réponse officielle visant à préciser ses pratiques et à corriger certaines affirmations jugées inexactes.
Harlequin dément toute traduction réalisée uniquement par intelligence artificielle
Dans un message transmis par la directrice éditoriale de la maison-mère HarperCollins, Harlequin nous affirme qu’aucune de ses collections n’est traduite « uniquement » par intelligence artificielle. Selon l’éditeur, les informations laissant entendre que les séries Harlequin seraient désormais produites via des traductions automatiques relèveraient d’une interprétation erronée des faits.
La direction précise que le travail de traduction reste placé sous la responsabilité de traducteurs humains et que l’IA n’intervient pas comme un substitut, mais comme un outil d’assistance intégré à un processus encadré. Cette prise de position vise à rassurer sur le maintien d’un contrôle humain sur les textes publiés, dans un contexte où la transparence des pratiques éditoriales est de plus en plus scrutée.
@basilic.tropical Après plusieurs jours de débats autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la traduction des romans Harlequin, l’éditeur a tenu à répondre. Dans un mail que j'ai reçu et qui a été transmis par la directrice éditoriale de la maison-mère HarperCollins, Harlequin affirme qu’aucune de ses collections n’est traduite uniquement par intelligence artificielle, et précise que l’IA est utilisée comme outil d’assistance au sein d’un processus piloté par des traducteurs humains. L’éditeur évoque des tests menés avec la société Fluent Planet sur certaines collections de séries sentimentales, dans un contexte de baisse des ventes, et assure que la qualité littéraire ainsi que la responsabilité humaine sur les textes restent centrales. Dans cette vidéo, je vous fait le résumé complet de toutes les informations transmises dans ce mail. #harlequin #booktok #actualités #romance #IA ♬ son original – Basilic Tropical
Ces éléments de langage ne semblent toutefois pas suffire à apaiser les interrogations du lectorat. D’après les premiers retours de lecteurs et de professionnels, cette réponse est perçue moins comme un démenti que comme une confirmation implicite du recours à l’intelligence artificielle dans le processus de traduction, via une société externe.
Pour une partie du public, le débat ne porte pas uniquement sur l’existence ou non de traductions entièrement automatisées, mais sur l’intégration même de l’IA dans une chaîne éditoriale. Cette nuance alimente un questionnement éthique persistant, notamment autour de la transparence envers les lecteurs et de la place accordée à l’IA dans la production de textes littéraires.
Un partenariat avec Fluent Planet au cœur de la polémique
Si Harlequin conteste l’idée d’une automatisation totale de la traduction, sa réponse confirme néanmoins un point central soulevé par les organisations de traducteurs : le recours à une société externe intégrant l’IA dans son processus de travail.
L’éditeur indique avoir engagé des tests avec Fluent Planet, une entreprise française spécialisée dans la traduction depuis plusieurs décennies. Selon les informations communiquées, Fluent Planet travaille avec des traducteurs expérimentés qui s’appuient sur des outils d’intelligence artificielle pour assister leur travail. La société collaborerait avec plus de 2 000 clients, parmi lesquels figurent des institutions publiques françaises (Sénat, Assemblée nationale, ministères, etc.) et internationales ainsi que des acteurs du secteur médiatique.
Harlequin explique que ce partenariat s’inscrit dans un contexte économique bien spécifique. Les ventes des collections sentimentales Harlequin seraient en net recul sur le marché français, alors même que l’éditeur souhaite continuer à proposer un volume important de publications à un prix très accessible (généralement inférieur à cinq euros). Le partenariat avec Fluent Planet est alors présenté comme une réponse à cette équation économique, sans renoncer, selon l’éditeur, aux exigences de qualité littéraire.
Le rôle du traducteur maintenu au centre du processus ?
Dans sa réponse, Harlequin insiste sur deux conditions posées dès le départ dans le cadre de cette collaboration. D’une part, la qualité littéraire des textes ne devrait en aucun cas être dégradée. D’autre part, le traducteur conserverait une responsabilité humaine pleine et entière sur la version finale publiée.
L’éditeur affirme ainsi que l’intelligence artificielle intervient uniquement comme un outil d’aide, et non comme un dispositif de traduction autonome. Cette précision entre en résonance avec les inquiétudes exprimées par les traducteurs, qui redoutent une généralisation de la post-édition au détriment de la traduction « intégrale ».
Dans ce contexte, plusieurs voix expriment déjà leur scepticisme. Des traducteurs et observateurs du secteur estiment que ce modèle correspond, dans les faits, à de la post-édition, sans que ce terme ne soit clairement assumé. Selon des témoignages récents, le travail demandé relèverait davantage d’une relecture approfondie et d’une réécriture d’un texte pré-structuré par des outils automatisés que d’une traduction classique.
Un autre point revient régulièrement : ce type de mission nécessiterait parfois davantage de temps et d’efforts qu’une traduction intégrale, tout en étant moins bien rémunéré. Une réalité qui alimente les craintes d’une dévalorisation progressive du métier de traducteur, sous couvert d’assistance technologique.

Harlequin, &H, HarperCollins : quelles collections sont réellement concernées ?
Un point important de la réponse d’Harlequin concerne le périmètre exact de ces pratiques. Selon l’éditeur, la collaboration avec Fluent Planet ne concerne que certaines collections des séries sentimentales Harlequin.
Les collections &H, souvent associées à des romances contemporaines et new romance, ainsi que les autres collections du groupe HarperCollins, ne seraient pas concernées à ce stade par ces tests. Cette précision vise à dissiper une confusion largement observée sur les réseaux sociaux ces derniers jours, où l’ensemble du catalogue du groupe est parfois confondu sous une même appellation.
Ces précisions n’éteignent cependant pas toutes les inquiétudes. Parmi les premiers retours observés, un point revient régulièrement : si les tests menés par Harlequin avec Fluent Planet s’avéraient concluants et plus rentables d’un point de vue économique, rien ne garantirait qu’un tel modèle ne soit pas progressivement étendu à d’autres collections du groupe. Certains s’interrogent ainsi sur la capacité de la maison-mère, HarperCollins, à maintenir durablement une séparation nette entre les séries sentimentales Harlequin et le reste de son catalogue.
Dans ce climat, des appels plus radicaux commencent également à émerger, certains lecteurs et professionnels évoquant un boycott pur et simple des entreprises ayant recours à l’intelligence artificielle générative dans leur chaîne de production éditoriale.
Une réponse qui éclaire sans refermer le débat ?
Si la prise de parole d’Harlequin apporte des éléments factuels nouveaux, elle ne met pas un terme aux interrogations soulevées par les professionnels du secteur. Le communiqué confirme en partie ce qui était dénoncé initialement : le recours à un prestataire externe intégrant l’intelligence artificielle dans son processus de traduction. La divergence porte désormais sur le degré d’automatisation réel et sur la place concrète laissée aux traducteurs humains.
Au-delà du cas Harlequin, une question demeure centrale : celle des autres éditeurs. Depuis plusieurs années, traducteurs et associations professionnelles évoquent des pratiques similaires dans l’édition française, souvent de manière anonyme. Harlequin apparaît aujourd’hui comme le premier éditeur explicitement cité, mais il est loin d’être le seul soupçonné d’expérimenter ces modèles hybrides.
L’affaire relance ainsi un débat plus large sur la transparence des usages de l’intelligence artificielle dans l’édition, sur l’information des lecteurs et sur l’avenir du métier de traducteur littéraire. Des prises de parole supplémentaires, tant du côté des éditeurs que des organisations professionnelles, pourraient venir préciser les contours d’un sujet appelé à s’imposer durablement dans le paysage éditorial.

